LA CRISE des "dot.com" fait sa première victime dans la librairie
électronique en France. Bertelsmann et Vivendi Universal Publishing
(VUP) ont annoncé, jeudi 12 juillet, la fermeture de leur filiale
commune, "les résultats de bol.fr, dans un contexte de marché
difficile, n'étant pas à la hauteur de l'attente des deux
actionnaires", soulignent-ils dans un communiqué commun. De
fait, bol.fr était lanterne rouge dans la bataille sans merci que se
livrent les libraires en ligne français, derrière fnac.com,
alapage.com et amazon.fr.
Bol. fr semblait pourtant avoir de sérieux atouts. La société
était le fruit du premier éditeur du monde, l'allemand Bertelsmann,
et du leader français, Havas (devenu depuis VUP). Ils se sont lancés
début 1999 parmi les premiers sur ce marché, à une époque où alapage
n'avait pas été racheté par France Télécom, où la Fnac avait un site
encore embryonnaire et où Amazon ne savait pas encore comment il
s'implanterait dans l'Hexagone. Leur site paraissait riche en
contenu et performant.
Puis bol.fr a vu ses concurrents passer la
vitesse supérieure, sans donner beaucoup l'impression de réagir ni
de développer la notoriété de sa marque. Le premier PDG est parti au
bout d'un an et demi, sans être immédiatement remplacé. Son
successeur n'est resté en place que quelques mois, tandis que
Bertrand Stephann est arrivé aux commandes alors que l'existence du
site commençait à être menacée. Ses trente employés actuels seront
reclassés au sein de VUP et du club de livres France Loisirs,
désormais contrôlé à 100 % par Bertelsmann, après avoir été une
filiale commune des deux groupes à 50-50.
Jeudi, Vivendi Universal et Bertelsmann ont finalisé le
réaménagement de capital de France Loisirs, qui avait été annoncé en
mars. Dans le même temps, Bertelsmann avait indiqué que l'ensemble
de ses activités de librairie électronique passaient sous la coupe
des clubs de livres, entraînant un grand ménage et plusieurs
fermetures. Bien qu'ayant les mêmes actionnaires, bol et France
Loisirs n'affichaient pas la plus grande entente. Le premier
regardait le second avec condescendance et cherchait à le
supplanter. Il n'a jamais vraiment cherché à utiliser l'expérience
de France Loisirs en matière de vente par correspondance et de
fidélisation d'abonnés. France Loisirs, de son côté, a amorcé un
redressement après des années de stagnation et ne voyait pas d'un
bon œil l'arrivée d'une filiale déficitaire.
L'échec de bol.fr s'inscrit dans un contexte difficile pour les
librairies électroniques, après les discours euphoriques de l'année
2000. Ce secteur ne représente que 1 % du marché total du livre en
France. Il se heurte à un réseau dense de librairies
traditionnelles, ainsi qu'à un faible taux de pénétration d'Internet
par rapport à d'autres pays. Amazon éprouve de grandes difficultés.
En dépit d'investissements importants et d'un lancement très
médiatisé fin août 2000, les résultats, non communiqués, ne seraient
pas à la hauteur des espérances. Plusieurs cadres dirigeants sont
partis. Le site propose actuellement des réductions de 30 % sur 50
000 titres, une opération à mi-chemin entre soldes et déstockage.
Des rumeurs circulent même sur une possible fermeture du site
français. Son PDG, Georges Aoun, en fonction depuis mai, dément.
"Nos investissements commencent à porter leurs fruits",
assure-t-il.
De son côté, alapage.com peut s'appuyer sur un propriétaire
solide, France Télécom, dont les portails Wanadoo et Voila drainent
une partie de sa clientèle. "Nous avons trois fois plus de
visiteurs qu'amazon.fr", se félicite Olivier Sichel, président
du directoire d'alapage.com. Selon lui, "l'assainissement actuel
est une bonne chose". Autre acteur du marché, chapitre.com a
trouvé une "niche", en se spécialisant dans le livre
ancien.
Pour le PDG de fnac.com, Jean-Christophe Hermann, "seuls les
modèles basés sur le clic et le magasin survivront". Il estime,
par exemple, que "la moitié des clients qui commandent des
billets de spectacle sur Internet vont les retirer dans les
magasins." Selon M. Hermann, "il n'y a pas de crise de la
librairie électronique. C'est au contraire un marché en fort
développement. Mais c'est vrai qu'il y a trop d'acteurs en France :
en 2003, nous ne serons plus que deux".
Antoine Jacob et Alain Salles.